Permettez-moi de partager une petite histoire : dans une commune rurale du Sud-Est, la famille Dupont jouissait d'une réputation impeccable. Victor Dupont*, le patriarche respecté, était considéré comme le roc de la lignée, un homme dont la vie semblait parfaitement normale, et la famille exemplaire.
Lorsqu'Isabelle, une jeune généalogiste amateur lyonnaise passionnée, se plongea profondément dans les archives familiales des Dupont, tout cela commença à changer. Habituée des archives du Rhône, elle fouillait méticuleusement les vieux registres numérisée de la charmante petite ville de Saint-Étienne-de-la-Plaine, où les Dupont avaient leurs racines, à la recherche d’autres personnes.
Elle avait acquis peu de temps auparavant une liasse de vieux papiers qui s’était malheureusement révélée de peu d’intéret mais qui comportait entre autres un exemplaire en très mauvais état d’un journal local lyonnais. Un article y mentionnait la cessation d’activité d’un dénommé Lefèvre, agent d’assurance, pour cause de départ à la retraite et était illustré d’une mauvaise reproduction d’une photographie de famille. S’y trouvaient aussi un ensemble de papiers personnels, aux noms de messieurs Victor Lefèvre et Victor Dupont, pour de la blanchisserie, et des fournitures de bureau diverses.
Alors qu'elle explorait les pages jaunies d'un registre d’état civil, Isabelle découvrit un nom intrigant : Victor Dupont, né en mars 1850. Isabelle reconnu le patronyme et continua ses recherches, déterrant d’abord son acte de naissance, puis son acte de mariage dans le nord du département, et enfin les déclarations de naissance de deux enfants. Curieuse, Isabelle se demandait ce qu’elle pourrait trouver au sujet de l’autre compère, et de sa relation avec le premier. Elle réussit bien à identifier son mariage à Lyon, les naissances de trois enfants mais rien de plus. Tout cela formaient un puzzle complexe.
Au fil du temps, le mystère commença à se révéler. Plusieurs mois plus tard, elle réussit à mettre la main sur un acte de décès au nom de Victor Dupont. Et au fil de ses recherches, il apparut que celui-ci, chef de famille respecté, avait en fait mené une existence parallèle sous le nom de Victor Lefèvre. Sous cette identité dissimulée, il avait une seconde famille à Lyon, une ville où il se rendait régulièrement au nom de ses "affaires". Cette double vie était comme une pièce de théâtre jouée sur 2 scènes, avec deux épouses et deux ensembles d'enfants qui coexistaient sans jamais se croiser. Les lettres d'amour passionnées écrites à Marguerite, son épouse légitime, contrastaient avec celles adressées à Emilie, la femme de sa seconde vie. Les visites fréquentes à Lyon avaient été justifiées par des "voyages d'affaires" dans l'esprit de Marguerite.
La nouvelle éclata comme une bombe au sein des descendants de la famille Dupont et de leur communauté locale. Les révélations choquèrent et déchirèrent les liens qui semblaient si solides. Les descendants de la première famille, héritiers légitimes de la fortune Dupont, se trouvèrent face à une autre réalité : des demi-frères et sœurs à Lyon, dont l'existence leur était totalement inconnue.
Les membres de la famille, plus tout jeunes, se retrouvaient après toutes ces années, à jongler avec la trahison, la colère et la confusion. Les rencontres qui eurent lieu plusieurs années après ces découvertes entre les deux branches familiales furent tendues, teintées d'une gêne incommensurable et d'un écoeurement partagé. Victor Dupont, autrefois célébré comme un homme digne, pieux et généreux, était maintenant un homme aux multiples facettes, portant le poids d'une double vie. Les générations suivantes ne pouvaient que se demander comment un homme comme lui avait réussi à cacher un secret aussi déconcertant.

 

 

 

Les secrets, ombres sur l'arbre généalogique

Les secrets de famille, comme l’histoire racontée plus haut, peuvent jeter une ombre déconcertante sur la généalogie. Ils sont parfois des tabous que les générations précédentes ont préféré taire, créant des zones d'ombre dans l'histoire familiale. On m’a aussi raconté une histoire où une branche de la famille, réputée pour sa linéarité, a été secouée par la découverte d'une adoption inavouée. L’un des fils de la lignée avait en fait été adopté secrètement très jeune, et élevé comme un enfant légitime, ne découvrant son adoption qu’au décès de son père adoptif, au moment de la succession.
J’ai également pu lire un récit où un généalogiste auraient rendu public un scandale ancien où un ancêtre avait falsifié sa propre carte d’identité pour échapper à des accusations graves. Cette révélation aurait jeté une lumière nouvelle sur la vie tumultueuse de cet individu.
Vous-mêmes connaissez peut-être d’autres exemples de secrets de famille révélées bien des années plus tard par un généalogiste. Ces secrets, qu'ils soient des héritages cachés, unions secrètes, liaisons adultères, origines ethniques dissimulées, alliances rompues, drames et tragédies inavoués ou choix de vie controversés, peuvent exercer une influence parfois insoupçonnée sur les générations futures, même s’ils ont souvent été protégés avec amour. On pourrait alors discuter de la psychanalyse transgénérationnelle ou psychogénéalogie, mais je ne le ferai pas aujourd'hui.

 

Les généalogistes sont les détectives du passé

La généalogie, bien plus qu'une simple énumération de noms et de dates, agit comme une lampe de détective dans le passé familial. À travers les registres, les lettres oubliées, et les témoignages parfois pudiquement partagés, et autres méthodes comme les tests ADN, les généalogistes deviennent des enquêteurs, déterrant les mystères les plus enfouis. Les registres, les actes de naissance, de mariage et de décès, les actes notariés etc deviennent nos indices, nous permettant de recomposer le puzzle familial avec patience et persévérance. C'est un voyage au cœur des racines, où chaque découverte peut être à la fois éclairante et déstabilisante, permis ou facilité par les technologies modernes. 

 

 

 

Découvrir des surprises : un inévitable plaisir généalogique

Presque tous les généalogistes ont connu le frisson de la découverte, que ce soit une lignée noble ou une ascendance intrigante. Les surprises font partie intégrante de cette aventure. Elles peuvent être joyeuses, révélant des histoires de réussite et de résilience, ou parfois plus complexes, évoquant des épisodes moins glorieux. Chaque révélation contribue à la richesse de l'histoire familiale, ajoutant des nuances et des dimensions souvent insoupçonnées. Mais ici, amis généalogistes, permettez-moi de vous rappeler qu'il n'y a aucune raison d'avoir honte ni de se vanter. Les secrets mis au jour ne reflètent pas sur notre propre valeur. Il n'y a pas de raison d'avoir honte des erreurs passées ou de se vanter des triomphes oubliés.
Les familles sont des tissus complexes de vies, où chaque membre a été le héros ou le protagoniste de son propre récit, ayant vécu des vies pleines de choix, parfois difficiles. En tant que généalogistes, nous sommes les témoins, pas les juges, de ces histoires familiales.
Entre généalogistes, il arrive souvent qu’on échange avec plaisir nos histoires les plus extraordinaires ou les plus surprenantes, mais c’est la difficulté de l’enquête et les ressources du généalogiste que l’on célèbre avec nos exclamations, il ne s’agit pas de juger ni les protagonistes malheureux pour leurs actions ni leurs descendants qui n’y peuvent rien.

 

 

Les généalogistes ne sont pas responsables du passé

Il est important de dissiper également tout sentiment de responsabilité qui pourrait peser sur les épaules des généalogistes. Nous sommes des explorateurs du temps, tournés vers la préservation et la compréhension de l'histoire. Les actions passées de nos ancêtres (ou de ceux de nos amis), bonnes ou mauvaises, ne nous lient pas moralement. Nous sommes là pour raconter l'histoire, pas pour la juger. Chaque révélation, qu'elle soit positive ou négative, contribue à enrichir l'histoire familiale, mais ne nous rend pas complices des actes passés, ni gardiens des péchés des ancêtres ni porteurs de leurs succès. Notre rôle est de comprendre, d'accepter et d'apprendre.
Comment pouvons-nous, en tant que généalogistes, maintenir un le délicat équilibre entre révéler la vérité et respecter la mémoire de ceux qui ne sont plus ? Faut-il éventer un secret jusque là bien caché sur lequel vous tombez par hasard si personne ne nous demande rien ? Il ne s’agit pas je pense d’être grande gueule et de révèler la moindre trouvaille au plus grand nombre sans prendre de précautions. C’est une des raisons qui me pousse à me méfier des sites Internet où d’aucun peut déposer les résultats de se recherches sans nécessairement avoir à fournir des preuves, et je pense que quelques uns s’y cachent derrière un pseudonyme pour y déposer de petites bombes sans avoir à se préoccuper trop des conséquences.

 

 

Comment raconter votre découverte ?

Une fois en possession d'un secret de famille, en tant que généalogiste, vous allez surement vous poser la question de ce que vous devez en faire, et comment transmettre l'histoire sans faire de « dégâts » ? Mon conseil est d'adopter une approche scientifique rigoureuse, et d'y ajouter une pincée d'empathie. Je m'explique : Si les protagonistes principaux sont morts depuis un moment, et les autres personnes impliquées le sont parfois aussi, quel peut être le degré d'importance qu'aurait la révélation de ce secret ? Il y a fort à parier que tout cela n'a plus beaucoup d'importance, sauf pour vous.  Alors, allez-y, racontez l'histoire en prenant la précaution de ne rien inventer, laissez les blancs là où vous ne savez pas les raisons, les circonstances ou les justifications, vous n'avez pas à préparer un procés. Si vous avez obtenu des documents en guise de preuve, c'est d'autant mieux, car votre récit y gagnera ! Une note dans le logiciel Généatique est déjà un bon point de départ, ou préparez un texte à part, qui pourra ensuite être inclus avec ce même logiciel dans les livres de famille (aussi appelé monographies) que vous allez préparer. Illustrez de votre mieux et c'est tout, pas besoin d'en faire des tonnes et d'écrire une pièce de théâtre...

Si vous avez l'envie de faire partager cette découverte au delà du cercle familial, il serait cependant prudent de changer les noms ou les prénoms, pour ne pas risquer de vous brouiller bêtement avec un descendant susceptible d'un des protagonistes.Mais je pense que votre récit ne devrait pas contenir de jugement ou d'opinion morale, d'une part car les temps auront sans doute bien changés entre l'époque des faits et la période actuelle, et d'autre part, parce que vous ne serez jamais en possession de tous les faits. Et vous, comment avez-vous fait pour transmettre les côtés les plus « scandaleux » dans l'histoire de vos familles ? N'hésitez pas à me contacter pour me faire part de vos idées.

 

Illuminer l'histoire familiale

En conclusion, démystifier les secrets de famille à travers la généalogie est un acte courageux et éclairant. Chaque révélation, chaque surprise, est une étape vers une compréhension plus profonde de qui nous sommes et d'où nous venons. Les généalogistes jouent un rôle essentiel dans cet éclaircissement, apportant la lumière nécessaire pour comprendre et accepter les pans parfois sombres de notre histoire.
Ainsi, plongez-vous dans l'aventure de la généalogie avec l'assurance que chaque révélation, bonne ou mauvaise, contribue à tisser la trame complexe de votre histoire familiale. Et rappelez-vous, en tant que généalogistes, vous êtes les gardiens de ces récits, pas les responsables des actes passés.

 

 

Il vaut mieux savoir la vérité, même difficile, honteuse ou tragique, plutôt que de le cacher, parce que ce que l'on cache, les autres le subodorent ou le devinent.
Et ce secret, ce non-dit, devient un traumatisme plus grave à long terme. Le secret est toujours un problème.

Anne Ancelin Schützenberger

 

 

*Les noms, prénoms des protagonistes et les lieux ont été modifiés par souci d’anonymat.